Chrétiens de Terre Sainte > Le Drame des Chrétiens en Terre Sainte

Lettre du Cardinal John Foley

À l'occasion de la reprise des pourparlers de paix ce mois-ci à Washington entre l'Autorité palestinienne et Israël, le Grand Maître de l'Ordre des Chevaliers du Saint-Sépulcre, le Cardinal John Foley, a envoyé une lettre aux 26 000 membres de l'Ordre, afin de leur demander de prier pour la paix en Terre Sainte.


Ci-dessous, le texte de la lettre en intégralité :



Excellences et très chers Chevaliers et Dames du Saint-Sépulcre de Jérusalem,

Comme vous avez probablement eu l'occasion de le lire ou de l'entendre à la radio ou à la télévision, de nouvelles négociations de paix sont en cours entre l'Autorité palestinienne et l'Etat d'Israël.

Mêmes si les possibilités de succès ne sont guère prometteuses, le simple fait que ces négociations aient lieu est déjà en soi un élément indubitablement positif.

Comme vous le savez, une paix durable entre Israéliens et Palestiniens serait profitable à tous au Proche-Orient, mais nos frères chrétiens de Terre Sainte en seraient sans doute les plus grands bénéficiaires, car un plus grand nombre d'entre eux pourrait continuer à habiter sur la terre rendue sacrée par le vie, la mort et la résurrection de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, que leurs ancêtres ont suivi il y a 2000 ans et auquel eux-mêmes sont restés fidèles jusqu'à aujourd'hui, en payant le prix fort.

Ainsi, alors même qu'ici à Rome les travaux de préparation du Synode des évêques sur le Moyen-Orient sont en cours, je souhaiterais demander à tous les Chevaliers et Dames de notre Ordre, ainsi qu'à leurs familles et amis, de porter dans leurs prières les intentions pour la paix au Moyen-Orient, et particulièrement en Terre Sainte, pour le succès des discussions de paix et du prochain Synode.

Je désire également vous remercier d'avoir répondu avec un tel enthousiasme aux précédents appels à la prière et à la générosité à l'égard de notre Saint-Père, le Pape Benoît XVI, et de nos frères et sœurs chrétiens de la Terre Sainte, en particulier pour ceux du Patriarcat Latin de Jérusalem.

A l'approche de la festivité de Notre-Dame de Palestine, nous nous tournons vers elle afin qu'elle intercède auprès de son Divin Fils en faveur de la paix en Terre Sainte, ainsi que pour la paix de nos cœurs ! Prions aussi pour que la paix descendent dans les cœurs de tous les croyants des trois religions qui partagent cette terre, sainte pour nous tous !

En Christ,

John Cardinal Foley

Grand Maître de l'Ordre


Une Église souffrante

Après vingt siècles de présence ininterrompue, les Chrétiens de Terre sainte vivent aujourd'hui dans un drame interminable, déclare S. B. Fouad Twal, Patriarche Latin de Jérusalem :

  • DÉCLIN DEMOGRAPHIQUE. La présence des Chrétiens, toujours maintenue malgré les aléas de l'Histoire, est aujourd'hui clairement menacée. En 1922, ils étaient 72000 soit 10% de la population, pour 80 000 Juifs et 600 000 Musulmans. Aujourd'hui, ils ne représentent plus que 1,6% soit 180 000 pour 5 millions de musulmans et 5,5 millions de Juifs. Chaque année, l'émigration réduit leur poids.
  • DIVISION. Il y a 80 000 orthodoxes « Grecs », 60 000 grecs catholiques « melchites », 27 000 catholiques latins. Il faut y ajouter des petits groupes d'Orientaux séparés, Arméniens, syriaques, coptes et Ethiopiens. Enfin, il faut mentionner les toutes petites communautés catholiques : maronites, chaldéens, arméniens et « hébraophones », et quelques anglicans et luthériens.
  • MARGINALISATION. En Israël, les arabes sont 1,5 million (22%), et les chrétiens une goutte d'eau : 117 000, (1,6%). Ils sont défavorisés en termes de santé, d'habitat et d'aide agricole. Ils sont parfois persécutés dans les villages où ils sont minoritaires(Druzes). Dans les Territoires palestiniens, ils sont une minorité infime dans une mer musulmane en forte croissance : 1,5%
  • INSECURITÉ. En Palestine, ils sont victimes comme les autres de l'occupation militaire, des violences, des confiscations de terres et de maisons, et, parfois de la pression islamiste.( Gaza). Le mur de séparation constitue un véritable drame : époux, parents et enfants séparés, accès aux soins et aux services sociaux interdits, humiliations et appauvrissements quotidiens, etc.
  • PAUVRETÉ. Taux de chômage dans les Territoires : Plus de 40%. 57% sont au dessous du seuil de pauvreté, 44% dans le dénuement absolu, (60% à Gaza). Le revenu moyen est de 1500$ en Israël et de 300$ en Palestine (210 Euros).
  • DÉSESPOIR. Les Chrétiens n'ayant ni égalité de droits, ni conditions de vie décentes, ni stabilité sociopolitique, émigrent depuis longtemps, mais cela ne fait que s'accentuer. Ils rêvent de sécurité, d'emploi, de logements, d'éducation. Les jeunes et les meilleurs émigrent, le cœur gros. À Jérusalem, ils ne seront plus que 5OOO, si nous n'aidons pas les jeunes couples à se loger.
  • ESPÉRANCE. « Nous sommes une Église vivante. Nous sommes une communauté de pierres vivantes qui garde les Monuments de l'Histoire du Salut. Nos églises sont vivantes de Foi, nos écoles, nos hôpitaux, nos projets d'habitat, nos œuvres sociales et charitables sont parmi les meilleurs de la Région ».
  • L'ESPÉRANCE. L'Église catholique, latins, grecs et autres compte 170 paroisses, 118 écoles, 64000 élèves de toutes confessions, 15 foyers d'enfants abandonnés, handicapés, plusieurs maisons de retraites et institutions charitables. Mais elle est sans ressources locales et attend tout de nous.

Une Église fidèle

Le 14 mai 2009, le Saint-Père a présidé les vêpres dans la Basilique de l'Annonciation à Nazareth en présence des évêques, des prêtres, des religieux et religieuses, des mouvements ecclésiaux et des responsables de la pastorale en Galilée. Dans son homélie, Benoît XVI a exhorté les chrétiens à avoir le "courage" de rester en Terre sainte et de demeurer unis. Le pape a considéré les chrétiens du Moyen-Orient comme des "artisans d'une réconciliation véritable" entre les 3 grandes religions monothéistes.

...Ce qui est arrivé ici à Nazareth, loin des yeux du monde, est un acte singulier de Dieu, une intervention puissante dans le cours de l'histoire, par laquelle un enfant a été conçu pour apporter le salut au monde entier...

...Quand nous réfléchissons sur ce mystère joyeux, cela nous met dans l'espérance, dans l'espérance certaine que Dieu continue à nous rejoindre dans notre histoire, qu'il continue d'agir avec une puissance créatrice afin d'atteindre des buts qui, à vues humaines, semblent impossibles...

Dans l'État d'Israël et dans les Territoires Palestiniens, les Chrétiens sont une minorité de la population. Peut-être vous arrive-t-il parfois de penser que votre voix compte peu. Un grand nombre de vos frères chrétiens ont émigré, espérant trouver ailleurs plus de sécurité et de meilleures perspectives

Votre situation fait penser à celle de la jeune Vierge Marie, qui menait une vie cachée à Nazareth, avec bien peu de moyens humains en termes de richesse et d'influence. Et pourtant, si nous reprenons les paroles de Marie dans son splendide hymne de louange, le Magnificat, Dieu a jeté les yeux sur l'abaissement de sa servante, il a comblé de biens les affamés.

Puisez force dans les paroles de ce cantique de Marie que nous allons chanter dans un instant en union avec l'Église tout entière à travers le monde ! Ayez le courage d'être fidèles au Christ et demeurer ici, sur cette terre qu'il a sanctifiée par sa présence ! Comme Marie, vous avez un rôle à jouer dans le plan de salut de Dieu, en rendant le Christ présent dans le monde, en étant ses témoins, et en répandant son message de paix et d'unité.

Pour cela, il est essentiel que vous soyez unis entre vous, afin que l'Église en Terre Sainte puisse être clairement reconnue comme « le signe et le moyen de l'union intime avec Dieu et de l'unité de tout le genre humain » (Lumen gentium, 1).

Votre unité dans la foi, l'espérance et l'amour est un fruit de l'Esprit Saint qui demeure en vous, et qui vous rend capables d'être des instruments efficaces de la paix de Dieu, pour être les artisans d'une réconciliation véritable entre les différents peuples qui reconnaissent en Abraham leur père dans la foi. Car, ainsi que Marie le proclamait joyeusement dans son Magnificat, Dieu se souvient toujours de « son amour, de la promesse à nos pères, en faveur d'Abraham et de sa race à jamais » (Lc 1, 54-55) !

Chers amis dans le Christ, soyez assurés que je me souviens de vous constamment dans mes prières, et je vous demande de faire de même pour moi. Tournons-nous maintenant vers notre Père céleste, qui en ce lieu, s'est penché sur son humble servante, et chantons ses louanges en union avec la bienheureuse Vierge Marie, avec tous les chœurs des anges et des saints, avec toute l'Église aux quatre coins du monde !


Une espérance vivante

Message de Noël 2009 Noël approche. À cette occasion, je souhaite Paix et Grâce à tous les habitants de cette Terre Sainte : Palestiniens et Israéliens, chrétiens, musulmans, juifs et druzes. J'adresse également mes salutations à nos fidèles de Jordanie et de Chypre, qui font partie eux aussi du diocèse de Jérusalem. La Naissance du Christ nous invite à méditer sur ces valeurs que sont la paix, l'espoir, l'amour, le partage, l'hospitalité, la compassion et la dignité humaine."

Noël approche.

À cette occasion, je souhaite Paix et Grâce à tous les habitants de cette Terre Sainte : Palestiniens et Israéliens, chrétiens, musulmans, juifs et druzes. J'adresse également mes salutations à nos fidèles de Jordanie et de Chypre, qui font partie eux aussi du diocèse de Jérusalem. La Naissance du Christ nous invite à méditer sur ces valeurs que sont la paix, l'espoir, l'amour, le partage, l'hospitalité, la compassion et la dignité humaine.

1. Nos rêves d'une Terre Sainte réconciliée semblent une utopie. Malgré les louables efforts déployés par les politiques et les hommes de bonne volonté pour trouver une solution au conflit en cours, nous tous, Palestiniens et Israéliens, avons échoué à faire advenir la paix. La réalité est un démenti à nos rêves. En voici quelques exemples :

A. Les Palestiniens n'ont toujours pas d'État propre où ils puissent vivre en paix et en harmonie avec leurs voisins israéliens ; ils souffrent toujours de l'Occupation, des difficultés économiques, de la destruction des maisons à Jérusalem-Est et de divisions politiques internes ; des milliers de personnes vivant à Jérusalem, à Gaza ou dans les Territoires palestiniens sont en attente de regroupement familial ; un an après la guerre, Gaza souffre encore du siège économique, des entraves à la liberté de mouvement, de la contamination de son eau douce et de la pollution de la mer par les eaux usées, situation qui met en danger la santé de 1,5 millions de citoyens, dont 50% ont moins de 14 ans.

B. Le statut final de Jérusalem est encore en discussion. Les nombreux changements actuels, en tendant à faire de Jérusalem une ville exclusive, risquent d'altérer la vocation de la Ville Sainte à être une ville universelle pour les trois religions et les deux peuples. Jérusalem est appelée à être une ville dans laquelle les habitants cohabitent pacifiquement. Malheureusement, la Mosquée d'Al Aqsa a été récemment le théâtre d'affrontements entre des juifs fondamentalistes – qui ont tenté d'envahir Al Haram Al Sharif – et des jeunes Palestiniens qui voulaient défendre leur lieu saint. L'impact de ces événements regrettables ne doit pas être sous-estimé.

C. Les Israéliens vivent dans une grande peur, ce qui les empêche de prendre des décisions courageuses pour mettre fin au conflit. Le Mur de Séparation est une manifestation concrète de cette peur. Par ailleurs, nous espérions ardemment que l'échange de prisonniers entre Israéliens et Palestiniens aboutirait et donnerait des raisons de croire au succès possible d'autres bonnes initiatives. Le retard pris dans cette affaire nous déçoit beaucoup.

2. Néanmoins notre espérance est toujours vivante. L'espérance est la « capacité de voir Dieu au milieu des difficultés. Elle nous encourage à changer la réalité dans laquelle nous nous trouvons. Espérer signifie ne pas céder au mal, mais au contraire lui faire face » (Document Kairos Palestine, 2009). Tout n'est pas désespéré en Terre Sainte. Voici quelques signes positifs :

A. Le gel partiel de la construction de colonies et la suppression de plus de cinquante check points en Cisjordanie. Cette décision de l'Armée israélienne a nettement amélioré la liberté de mouvement des Palestiniens, ainsi que la situation économique. Ce n'est pas suffisant, mais c'est un pas en avant. Nous espérons que d'autres suivront bientôt. Par ailleurs, les Palestiniens expriment de plus en plus leur résistance de façon non violente, ce qui est un autre pas en avant.

B. La générosité de la communauté internationale. Suite à la guerre de Gaza, des gouvernements, des Églises et des particuliers ont mis en place une chaîne de solidarité. Ce soutien financier de la communauté internationale est un beau signe. Nous remercions tous les donateurs et les assurons de nos prières en ce temps de Noël.

C. La visite du Saint-Père en mai 2009. Le pape Benoît a été bien accueilli en Jordanie, en Israël et en Palestine. Un grand merci aux gouvernements des trois pays. Il est venu ici comme pèlerin de la paix et de la réconciliation. « Plus jamais d'effusion de sang ! Plus jamais de combats ! Plus jamais de terrorisme ! Plus jamais de guerre ! Au contraire, brisons le cercle vicieux de la violence ». Nous pouvons ajouter : Plus jamais d'antisémitisme, d'islamophobie, de peur et de haine. Les différents discours, homélies, rencontres et gestes du Saint-Père ont eu pour but de promouvoir le dialogue interreligieux et œcuménique, la réconciliation et la justice, et d'encourager la communauté chrétienne à rester en Terre Sainte et à prendre une part active à la vie du pays. Aujourd'hui encore nous continuons de récolter les fruits de sa visite :

  • La venue massive de pèlerins. Selon le ministère israélien du Tourisme, au cours du seul mois d'octobre dernier, 330 000 pèlerins ont visité la Terre Sainte. En nombre de visiteurs, l'année 2009 égalera l'année 2000 qui, avec 2,7 millions de pèlerins, détenait le record dans l'histoire des pèlerinages.
  • La construction à Bethléem d'une nouvelle Clinique pédiatrique Benoît XVI, principalement financée par la Fondation Jean Paul II et diverses institutions catholiques et civiles italiennes.
  • L'Université de Madaba, en Jordanie, dont le pape Benoît XVI a béni la première pierre lors de sa visite. Par ce projet nous voulons contribuer à offrir une éducation d'excellence, comme nous essayons déjà de le faire à l'Université de Bethléem.
  • La construction à Jérusalem d'un complexe résidentiel pour 72 jeunes couples. Jérusalem-Est souffre d'une grave pénurie de logements ; il est toujours difficile d'obtenir les permis de construire ; les travaux sont coûteux. Ce projet pilote est destiné à inspirer les suivants.
  • La décision courageuse de Benoît XVI de convoquer un synode pour le Moyen-Orient, synode qui aura lieu en octobre 2010. Cela nous donnera l'occasion de nous concentrer à nouveau sur les grands défis auxquels les Églises sont confrontées au Moyen-Orient.
  • La béatification de sœur Marie Alphonsine, fondatrice des Sœurs du Rosaire. Ce grand événement signifie que les fidèles, remplis de joie et de fierté, peuvent trouver en elle un modèle de vertus héroïques et s'appuyer sur sa prière. Je tiens à souligner le fait que cette sœur est née à Jérusalem, à quelques mètres seulement du Patriarcat latin. Elle a aussi servi dans différentes paroisses de Terre Sainte, dont la Jordanie. Elle est un modèle à suivre. Nous célébrerons sa fête chaque année, le 19 novembre.


Conclusion. Le cadeau que nous désirons le plus, par-dessus l'argent et la richesse, c'est la paix. Tel est le souhait de tous les habitants de cette Terre, Israéliens comme Palestiniens. La paix est un don de Dieu aux hommes de bonne volonté. Nous avons à la mériter. Nous savons qu'il y a beaucoup d'hommes et de femmes de bonne volonté parmi les Israéliens et les Palestiniens. Nous prions pour qu'un jour la belle vision d'Isaïe devienne une réalité : « Il arrivera dans l'avenir que la montagne du temple du Seigneur sera placée à la tête des montagnes et dominera les collines. Toutes les nations afflueront vers elle (...) De leurs épées ils forgeront des socs de charrue, et de leurs lances, des faucilles. On ne lèvera plus l'épée nation contre nation, on ne s'entraînera plus pour la guerre » (Is 2, 2-5).

Joyeux Noël et sainte année à vous tous !

Fouad Twal, Patriarche

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